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Recepció de Pla a França

Per Ramon Chao

On traduit, enfin, Josep Pla. Cet écrivain aura connu à l’étranger le même purgatoire qu’en Espagne. Les catalans lui reprochaient sa compromission avec le pouvoir central, Madrid s’est toujours méfié de cet iconoclaste qui prêchait un nationalisme sans frontières et les progressistes de tous bords ne lui pardonnaient pas d’avoir écrit, quelques mois après la révolution soviétique : « Les Russes sont en train d’implantes la justice dans leur pays. Ils vont beaucoup souffrir. Ils vont vivre cela très mal. Ils se verront dans l’obligation de créer un Etat tout ce qu’il y a de plus policier, froid et sinistre. Ils auront faim et soif, il leur faudra agrandir les prisons, il leur faudra abolir tout ce qui rend la vie agréable. Et malgré tout ils n’implanteront aucune sorte de justice. »

Maintenant tout le monde se rend à l’évidence : Josep Pla est l’un des grands écrivains de ce siècle, dont l’universalisme s’est nourri à l’humus de son petit village : « On peut écrire dans la langue la plus répandue et la plus riche du monde et passer plus vite qu’un fugace feu de paille. Ecrivez par contre quelque chose de bien en catalan de Palafrugell et vous verrez comment on vous traduit, on vous commente, on vous casse les pieds pour finalement vous donner le prix Nobel. »

A Palafrugell, sur la Costa Brava, tous ces ancêtres s’étaient consacrés à l’agriculture. Lui, il serait avocat. Pour échapper à la décision paternelle, Pla décide de devenir homme de lettres et se lance dans Pio Baroja, Montaigne, Voltaire, Heine, Sterne, Proust ; il dévore des manuels de botanique, de psychologie, de sociologie, même la Dictionnaire historique et critique de Bayle, « qui a plus de volumes que d’étoiles dans le firmament ». Mais ce sera Joseph Joubert qui deviendra son véritable maître.

Le secrétaire de Diderot lui apprend que l’art évite l’art et que, pour bien écrire, il fau une facilité naturelle et une difficulté acquise. La facilité, il l’a. Avec une conscience aiguë du parfait et du fini, il s’impose la tâche ingrate de se débarrasser de l’art : « Faire des phrases est relativement facile, mais les défaire après, voilà qui est préoccupant. Il y a des phrases d’aucune utilité, dont on ne peut rien faire, des phrases fausses que l’on transporte comme un poids mort pendant des années. »

Au fil des 600 pages de ce Cahier gris, commencé en 1918 à l’âge de vingt et un ans et terminé vingt mois plus tard, nous vivons avec lui sa peur de l’échec et ses angoisses pour atteindre un style plat. Les redondances, les allitérations, les consonances ne le gênent guère. On pourrait même dire qu’il choisit les verbes les plus usuels, la prose la plus désincarnée, pour décrire, avec la plus grande fidélité, la réalité confuse de la vie. Dans cette écriture massive, rêche, un détail, un adjectif insolite suffisent à évoquer tout un monde ; parfois la juxtaposition contrastée des adjectifs, dans un effet crescendo, module vers des images sensuelles mêlant la vue, l’ouïe et le toucher : « Le carillon du peuplier est ludique et gracile, il fait presque penser à la musique de Mozart si déliée et si liquide. Les pins font une musique d’orgue, de requiem. Les vignes sont l’élément qui donne de la couleur au paysage, son air changeant et varié. En ce moment elles sont d’un gris doré très élégant. Elles sont en général plantées sur une ondulation bien dessinée pareille au sein d’une adolescente du pays. »

Le jeune Pla se rend à Barcelone pour poursuivre ses études. Mais sa vie n’est pas à l’université, ni avec ses professeurs qu’il épingle dans son cahier. Il passe ses nuits à déambuler le long des Ramblas en compagnie d’écrivains, d’artistes et en particulier du sculpteur Manolo Hugué, dont il écrira la biographie quelques années plus tard. Il dévient l’enfant terrible des lettres catalanes : « J’essaie, une fois de plus, de lire Verdaguer. Jusqu’à présent je n’ai même pas pu terminer un seul chant de l’Atlantide ou du Canigo. »

Après avoir raillé le grand patriarche, il prône une langue moderne, intelligible pour tous. L’architecture et le contenu de l’abbaye de Montserrat, qui garde les valeurs de la nation catalane, sont également l’objet de ses moqueries, et, sacrilège suprême, il exhale son dégoût pour les bourgeois de son pays, « dont on dirait qu’ils travaillent pour avoir faim, qu’ils ont faim pour pouvoir manger, qu’ils mangent pour faire tranquillement l’amour à leur femme, et qu’ils font l’amour pour avoir la tête et les entrailles reposées. »

A Barcelone, Pla constate qu’il a des yeux de taupe. Sa vue est habituée à d’autres dimensions et se replie vers le monde rural et marin de son petit Palafrugell. Il nous rapporte à nouveau ses causeries avec les notables de la ville et avec les gens du pays, nous offre de véritables récits, des nouvelles élaborées sur des faits divers de la région.

Sensuel et réservé, il combine le réalisme télégraphique lorsqu’il évoque sa vie priveé – « Passé la dernière partie de la nuit au bordel Paquita », – avec des peintures attendrissantes de l’homme de l’Ampurdan, qui surgit et disparaît dans la cahier comme les vagues et les nuages, les pluies et les matinées. « L’humidité du vent de suroît a fait s’enrouer la cobla des sardanes. La musique qui s’écoule de ces instruments de bois et de métal, d’une si grande sûreté, évoque une pâte feuilletée. Il n’y a pas de proportion entre le volume musical que la cobla répand et le gonflement des joues des exécutants. Ils soufflent comme des désespérés, mais l’humidité insidieuse du vent affaiblit les sardanes qui prennent une forme molle. »

Le Cahier gris s’arrête le 15 novembre 1920, lorsque Pla vient en France en tant que correspondant de presse. Vers le milieu des années 60 – il a alors soixante-dix ans et il lui reste quinze ans à vivre, – on commence à publier ses œuvres complètes : essais, voyages, biographies ; plus de 40 000 pages, sans compter ses articles de presse. Il fait partie de ces écrivains comme Alvaro Cunqueiro, comme Torrente Ballester et même Camilo José Cea, à qui l’on pardonne leur passé « réactionnaire ». Son nom est même cité pour le prix Nobel. En bon paysan ampurdanéan, il accepte ces hommages, tout en ne ménageant pas ses sarcasmes : « Au début on m’a considéré comme un cynique et un anticonformiste. Je suis resté le même, mais l’anticonformisme et le cynisme ont tellement proliféré que je fais maintenant figure de conservateur ».


Ramon Chao, «L’homme de Palafrugell», Le Monde, Des livres.



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